« Quand Nous voulons anéantir une cité, Nous ordonnons à
ses nababs d’obéir à Nos prescriptions. Mais ils se livrent à la
perversion, justifiant ainsi la sentence prononcée contre leur cité ;
elle est détruite de fond en comble. »
Coran, sourate « Le Voyage nocturne » (El Isrâ), v. 16
Pendant des siècles, le monde arabo-musulman a vécu en paix.
Il était certes dominé par l’Empire ottoman, mais cette domination
n’avait vu ni guerres, ni pillages, ni massacres à grande échelle,
comme on en voit depuis la fin de la Première Guerre mondiale et
le partage des vastes zones géographiques sous influence ottomane
par les vainqueurs, principalement les Britanniques et les Français.
Les ingérences franco-britanniques au sein de l’Empire ottoman
dans le but de le détruire avaient commencé bien avant la Première
Guerre mondiale. Et c’est en réaction à ces ingérences et dans un réflexe
naturel et légitime d’autodéfense que les Ottomans s’étaient alliés aux
Allemands, dans l’espoir de battre la France et la Grande-Bretagne et
de faire échec à leur plan stratégique. Ce plan, rappelons-le, consistait à
détruire l’Empire ottoman et à se partager ses possessions.
L’issue de la Grande Guerre fut désastreuse pour les Turcs, qui
perdirent toutes leurs possessions et se contentèrent de construire
un État sur un territoire qui ne représentait plus qu’une infime partie
de ce qui était alors le vaste Empire ottoman. À son apogée, sous le
règne de Soliman le Magnifique, c’était un empire multinational et
multilingue contrôlant une grande partie de l’Europe du Sud-Est,
des parties de l’Europe centrale, de l’Asie occidentale, du Caucase,
de l’Afrique du Nord et la Corne de l’Afrique.
Le partage des possessions arabes de l’Empire entre la France
et la Grande-Bretagne a commencé deux ans avant la fin de la
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Première Guerre mondiale, plus précisément en 1916. Se voyant
déjà vainqueurs contre la coalition germano-ottomane, les Français
et les Britanniques s’étaient permis de se partager entre eux des
terres et des richesses qui ne leur appartenaient pas, et ce, dans le
cadre de ce que l’on appelle l’« accord Sykes-Picot » du 16 mai 1916.
Alors que la guerre faisait encore rage, le Britannique Mark Sykes
et le Français François Georges Picot conclurent un accord secret
par lequel ils voulaient précipiter la chute de l’Empire ottoman, et
dans lequel ils souhaitaient « détacher les arabophones des Turcs en
facilitant la création d’un État arabe ou d’une confédération d’États
arabes ». Entre-temps, en 1917, les bolcheviques, qui venaient de
prendre le pouvoir en Russie, découvrirent l’accord secret et le
rendirent public.
Émotion et colère chez les arabophones et demandes d’explications
aux autorités britanniques. Voici la réponse de la Grande-Bretagne
en date du 18 février 1918 : « Le gouvernement de Sa Majesté et ses alliés
n’ont pas abandonné leur politique qui consiste à apporter leur concours
le plus entier à tous les mouvements qui luttent pour la libération des
nations opprimées. En vertu de ce principe, ils sont plus que jamais résolus
à soutenir les peuples arabes dans leur effort pour instaurer un monde arabe
dans lequel la loi remplacera l’arbitraire ottoman et où l’unité prévaudra sur
les rivalités artificiellement provoquées par les intrigues des administrations
turques. Le gouvernement de Sa Majesté confirme ses promesses antérieures
concernant la libération des peuples arabes. »
Donc, pour les Britanniques qui, comme chacun le sait, sont des
bienfaiteurs de l’humanité, le but fondamental était d’aider à la
création d’un monde arabe où « l’unité prévaudrait sur les rivalités
artificiellement provoquées par les intrigues des administrations turques ».
Ils n’ont pas tardé à montrer leur vrai visage en procédant,
immédiatement après, à un véritable charcutage du monde arabe.
Des frontières ont été tracées arbitrairement, des groupements socio
ethniques et confessionnels, qui vivaient unis depuis des siècles,
se sont trouvés, du jour au lendemain, divisés et séparés par des
frontières internationales, infranchissables sans l’accomplissement
de procédures administratives parfois kafkaïennes. Et « les rivalités
artificiellement provoquées par les intrigues des administrations
turques » ont cédé la place à des rivalités belliqueuses et à des
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guerres sanglantes provoquées par les intrigues, autrement plus
sournoises des administrations britanniques. Et, comme si le nombre
d’entités artificielles créées n’était pas suffisant, Winston Churchill
se chargea d’en rajouter avec vantardise : « J’ai créé, dit-il, la Jordanie
d’un trait de crayon un dimanche après-midi au Caire... »
Avec l’accord Sykes-Picot de 1916 et la déclaration Balfour de
1917, le monde arabe est entré dans une ère de désordres et de
turbulences fortement aggravée par la malédiction du pétrole et la
création catastrophique d’Israël.
Depuis que la domination occidentale, britannique et américaine,
en particulier, a remplacé la domination ottomane, le monde arabe
n’a pratiquement jamais connu la paix et la prospérité auxquelles
les peuples arabes, à l’instar des autres peuples, ont droit.
En scrutant l’Histoire, on se rend compte avec horreur de
l’étendue du mal fait dans le monde par le couple Grande-Bretagne
et États-Unis. Aucun autre pays dans l’Histoire récente ou ancienne
n’a causé autant de douleurs à l’humanité, détruit plus de vies,
ruiné plus de nations et de cultures et volé plus de ressources
matérielles aux autres peuples que ce couple infernal.
Les crimes commis sont abominables : la traite d’esclaves et la
destruction d’une énorme partie de l’Afrique, avec mise à mort
directe ou indirecte de dizaines de millions de gens, l’occupation
monstrueuse du sous-continent indien au prix de dizaines de
millions de vies (y compris au moyen de famines et de maladies
artificiellement organisées) ; le déchaînement contre les peuples
asiatiques (bombes atomiques contre le Japon et massacre de
millions de Vietnamiens, de Cambodgiens et de Laotiens). Enfin,
déchaînements violents, interférences, complots et pillages
contre le monde arabe, qui durent pratiquement un siècle. Oui,
la Grande-Bretagne et les États-Unis se relaient depuis un siècle
contre le monde arabe pour le laisser toujours la tête sous l’eau.
Prenons l’exemple de l’Irak. Ce qu’avaient fait les Britanniques
au début du XXe siècle en Irak a été réédité par les Américains au
début du XXIe siècle, utilisant presque les mêmes mensonges, les
mêmes prétextes, la même incurie, fomentant les mêmes complots
et déclenchant la même guerre ethnique : chiites contre sunnites.
La seule différence réside peut-être dans l’intensité de la violence
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infligée à l’Irak et à ses habitants, puisque les Britanniques du
début du XXe siècle n’avaient pas la puissance destructrice qu’ont
les Américains au début du XXIe siècle.
Autre élément fondamental de la stratégie destructrice anglo
américaine envers le monde arabe, sur lequel se sont relayés
Londres et Washington, est le wahhabisme, cette satanique secte
conçue par le ministère des Colonies de la Grande-Bretagne au
milieu du XVIIIe siècle. Les Anglais ont joué un rôle central dans
l’apparition de cette secte et dans son instrumentalisation à des
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ins déstabilisatrices et guerrières. Une telle secte surgie du désert
arabique, se réclamant de Mohammed Ibn Abdelwahhab, un
gourou ignare et fanatique. Une secte promettant la mort à tout
musulman qui ne suivait pas sa version étriquée de l’islam n’aurait
pas pu survivre sans le soutien du couple infernal anglo-américain.
Depuis la chute de l’Empire ottoman, le wahhabisme et l’État
saoudien qui lui sert de cadre politique ont toujours été des
instruments malléables entre les mains des Britanniques d’abord,
et des Américains ensuite. Il est hautement significatif que cet État
et la secte qui lui sert de béquille idéologique et religieuse aient eu
des problèmes avec tout le monde, sauf avec le couple anglo-saxon.
Cette intimité permanente entre Londres et Washington, d’une
part, et l’État saoudien wahhabite, d’autre part, a été et est toujours
d’une grande utilité pour l’approvisionnement énergétique, et d’un
grand bénéfice stratégique pour les deux premiers aux dépens des
peuples arabes, y compris le peuple saoudien.
L’alliance anglo-américano-wahhabite a enfanté le djihadisme
des années 1980 en Afghanistan, où les milliards de pétrodollars
et les milliers de jeunes arabes endoctrinés et fanatisés par le
wahhabisme ont joué un rôle déterminant dans l’affaiblissement
de l’Union soviétique, qui a fini par s’effondrer, laissant un vide
stratégique béant, vite comblé par les Américains et leurs alliés.
La même alliance, à laquelle il faut ajouter Israël, a enfanté dans
les années 2010 le même djihadisme où des milliards de dollars
et des milliers d’autres jeunes arabes, endoctrinés et fanatisés à
l’extrême ont servi à mettre le monde arabe à feu et à sang.
Si dans les années 1980 Al-Qaïda de Ben Laden était le point de
ralliement des terroristes en Afghanistan, dans les années 2010 ce
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sont d’innombrables organisations, dont les deux plus meurtrières
et les plus violentes : Daech et al-Nosra, qui constituent autant de
points de ralliement de terroristes programmés, tels des robots, par
les stratèges de Washington et de Londres pour faire en Irak, en
Syrie, en Libye et ailleurs, dans le monde arabe, ce qu’avaient fait
leurs aînés terroristes 30 ans plus tôt en Afghanistan.
On entend souvent dire que la Tunisie a eu plus de chance que la
Syrie ou la Libye, puisqu’elle a échappé aux désastres du Printemps
arabe. C’est faux, la Syrie et la Libye ont certes eu la malchance de
subir les attaques des hordes terroristes de Daech, armées jusqu’aux
dents, qui leur ont fait subir des destructions matérielles et des
pertes humaines sans précédent. Mais la malchance s’est abattue
aussi sur la Tunisie qui, si elle a réussi à vaincre les daechiens armés
de kalachnikovs et de ceintures d’explosifs, n’a rien pu faire contre
les daechiens en costume trois-pièces cravate, qui gouvernent le
pays depuis les élections du 23 octobre 2011. Ceux-ci n’ont pas
détruit les infrastructures du pays ; ils n’ont pas tué massivement
les Tunisiens ; ils ne les ont pas transformés en réfugiés.
L’auraient-ils pu, ils l’auraient fait à coup sûr ! Mais ils ne sont
pas restés inactifs. Ils se sont incrustés, tels des grains de sable, dans
les rouages de l’État pour le paralyser. Et de fait, l’État tunisien est
paralysé depuis janvier 2011 jusqu’à ce jour. Ils se sont faufilés à
tous les niveaux de l’Administration. Ils ont vidé les caisses du pays
en se partageant le butin entre eux, sous prétexte de réparations et
de compensations. Ils ont mis l’économie à genoux. Il faut dire que
nos daechiens en costume-cravate ne sont pas là seulement par la
volonté de leurs sponsors étasuniens, anglais, israéliens et qataris.
Ils sont là aussi par la volonté d’une partie importante de Tunisiens
qui ont voté pour eux, les uns croyant voter pour des gens1 qui
« craignent Dieu », les autres parce qu’ils sont aveuglés et fanatisés
par le salafisme djihadiste né dans le désert de Najd et n’ayant
absolument rien avoir avec la vision sunnite de l’islam en Tunisie.
On en vient à la part de responsabilité qu’assume Bourguiba
dans les développements dramatiques que nous vivons. Deux
erreurs furent commises par l’ancien président de la République,
1. « Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des
traîtres n’est pas victime. Il est complice. » Georges Orwell (1903-1950).
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qui ont contribué, peu ou prou, à l’expansion de l’islam takfiriste
du wahhabisme auquel se sont convertis les Frères musulmans qui
gouvernent chez nous depuis octobre 2011.
La première erreur de Bourguiba fut la fermeture de la Mosquée
Zitouna, qui dut arrêter son enseignement dans le cadre de l’islam
malékite ou hanafite modéré et pratiqué en Tunisie depuis des siècles
par les générations successives. Le vide laissé par la fermeture de la
Zitouna a fini par être occupé par les Frères musulmans, porteurs
de la vision wahhabite de l’islam.
La seconde erreur fut commise dans la décennie 1975-1985, quand
les responsables politiques de l’époque, voulant affaiblir la gauche,
avaient encouragé sciemment le courant islamiste en lui laissant la
liberté d’action dans les enceintes universitaires, et en permettant
que les livres des théoriciens de la pensée takfiriste, tels que Abou
Al A’la Mawdoudi2, Sayyed Qotb3 et Hassan al-Banna,4 soient
imprimés et diffusés en Tunisie, comme l’explique Ahmed Khaled
dans son livre publié en 2017 et intitulé : Comment s’est développée la
pensée takfiriste en Tunisie dans les années 80 du siècle dernier ?
Ces erreurs fatales ont grandement contribué à former une
« génération d’intégristes », celle-là même qui a mis le pays à genoux
et qui, malgré l’opposition de la majorité du peuple tunisien, n’a
pas renoncé et ne renoncera jamais à son projet d’« État islamique ».
L’objet de ce livre est de tenter d’éclairer le lecteur sur les
liens de causalité qui existent entre les stratégies et les politiques
machiavéliques de la troïka infernale : États-Unis-Grande
Bretagne-Israël et le pillage, l’anarchie, la guerre, les destructions
et les massacres qui sévissent dans l’hémisphère Sud, en général, et
dans les pays arabophones en particulier