Les Tunisiens ont une vision négative de l’histoire des
Husseinites. La monarchie ne suscite guère de nostalgie :
Depuis la colonisation et davantage depuis l’indépendance, les
beys sont en marge de la dynamique politique. Rupture évidente,
induisant un changement social important. Il y a une ‘‘discontinuité
qualitative’’, selon l’expression d’Emile Durkheim, le théoricien
de l’école sociologique française. Avec l’indépendance, une
ère s’achève. La prise du pouvoir du Néo-Détour est un fait
accompli. La coexistence entre le pouvoir beylical et la nouvelle
autorité nationaliste était exclue. L’existence du pouvoir beylical
est désormais perçue, comme un anachronisme. Le leader Habib
Bourguiba ne pouvait s’accommoder de cette ‘‘autorité’’ officielle,
dont les prétentions ne tenaient pas compte des nouveaux rapports
de forces. Lamine Bey et son fils aîné, son chef de cabinet étaient
une survivance, une séquelle de l’ancien régime. La démocratie
populaire, nouvellement établie - fit-elle plutôt théorique car il
s’agissait d’un fait d’annonce – ne pouvait accepter l’inégalité entre
les nombreux princes qui jouissaient d’un traitement de faveur et
l’ensemble des citoyens, ayant transgressé leur statut de sujets.
D’ailleurs, le régime beylical était miné de l’intérieur. Il n’a guère
été regretté. Sa chute allait de soi, avec l’indépendance.
Mais l’historien ne peut assumer une vision rétrospective, qui
juge le passé avec les valeurs du présent. Il doit rétablir la vérité et
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corriger les lectures actuelles. Ne perdons pas de vue que les grands
chefs d’État avaient beaucoup de pouvoirs et de moyens. Ce ne fut
pas le cas des beys de Tunis. Les Husseinites ont certes transgressé
l’autorité ottomane, au XIXe siècle ; mais l’ère précoloniale institua
une dépendance effective. Les beys étaient soumis aux consuls de
France et de la Grande Bretagne. La colonisation les a érigés en
« souverains » de l’ombre.
L’indépendance les a réduits aux statuts de gardiens du palais.
Nuançant notre jugement, nous devons réécrire l’histoire husseinite
avec ses ères de grandeurs et celles de décadence. Hammouda
Pacha dit Ben Dhiaf fut la pièce maîtresse du collier husseinite.
Ahmed Bey institua les réformes et condamna l’esclavage. Sous
le protectorat, Moncef Bey tenta de restaurer l’autorité nationale.
Il fut d’ailleurs destitué par le pouvoir colonial. Ce fut peut-être
la chance de la Tunisie : Si l’indépendance est réalisée, sous son
autorité, la Tunisie serait une monarchie.